Immersion en Inde : « Le ministère du bonheur suprême »

Ce passionnant roman d’Arundhati Roy vous permet de voyager depuis votre canapé. Dès les premières lignes, vous êtes plongés dans les faubourgs de Delhi, avec Anjum. Les thèmes de l’intolérance, du racisme, du nationalisme sont abordés au travers de son histoire, et de celle de quelques autres personnages hauts en couleur. Anjum, née hermaphrodite, fait partie de la caste honnie et crainte des « hijra ».

Arundhati Roy est une écrivaine indienne mondialement connue pour son premier roman « le dieu des petits riens », et pour son engagement en faveur de l’écologie, des droits de l’homme, et de l’altermondialisme.

A découvrir…

Ci dessous l’article intéressant de Télérama :

Autour d’un « hijra », personnage hermaphrodite, l’écrivaine indienne signe un récit-fleuve qui embrasse l’histoire chaotique de son pays. Eblouissant.

« Rien n’est trop petit pour mériter d’être mentionné, rien n’est trop grand qui doive effrayer », nous disait avec douceur il y a vingt ans Arundhati Roy, de passage à Paris dans le cadre de la tournée mondiale accompagnant les traductions planétaires de son premier roman, Le Dieu des petits riens. Un projet dont la réalisation avait occupé plus de quatre ans de sa vie — elle avait 35 ans quand le livre parut, en 1996, en Inde —, avant d’aboutir à un manuscrit de quel­que quatre cents pages, couronné par le Booker Prize en 1997. Un grand avenir semblait promis à l’auteure, et si ce fut bel et bien le cas, le terrain où il s’accomplit fut, lui, inattendu : désertant la scène littéraire, Arundhati Roy s’imposa sur la scène politique indienne et internationale, activiste et essayiste de la cause altermondialiste, notamment.

Le retour à la fiction qu’on n’attendait plus a donc eu lieu vingt ans après. Et le viatique qu’Arundhati Roy énonçait jadis demeure étonnamment efficient : « Rien n’est trop petit pour mériter d’être mentionné, rien n’est trop grand qui doive effrayer », voilà qui évoque avec justesse cet objet romanes­que foisonnant, touffu, enchevêtré, esthétiquement hétérogène parfois, labyrinthique souvent, qu’est Le Ministère du bonheur suprême. Tout ensemble un roman intimiste et une fres­que qui, ­naviguant entre présent, passé et passé antérieur, embrasse l’histoire tumultueuse de l’Inde de la seconde moitié du xxe siècle et du début du xxie (les suites toujours conflictuelles de la partition de 1947 qui vit naître l’Union indienne et le Pakistan, l’exacerbation incessante des tensions religieuses entre hindous et musulmans, les répercussions des dissensions et des chocs internationaux, l’insurrection du Cachemire, le développement du terrorisme, la permanence de l’ordre ancien des castes dans un pays par ailleurs grand ouvert sur la modernité…). Cela à travers le destin de trois ou quatre personnages principaux, et d’une foultitude étourdissante, voire déconcertante, de rôles qu’on n’ose qualifier de secondaires tant ils semblent, à eux tous, constituer et incarner une sorte de héros romanesque collectif : le peuple indien, multiple, innombrable, hautement contrasté.

Parmi les premiers rôles, outre la généreuse Tilo et son amant Musa le Cachemiri, sur lesquels se concentre la seconde moitié du roman, figure Anjum, sur qui se focalise la première partie — l’épilogue les verra tous rassemblés. Anjum, née hermaphrodite dans un faubourg populaire de Delhi, et qui, en tant que telle (ni homme ni femme, ou les deux à la fois…), intègre la caste honnie et crainte des « hijras ». Le fil de son destin accidenté, à la fois consacré par la tradition et bousculé par les événements, est aussi le fil rouge de ce roman (faussement) privé de vrai centre, qui parfois semble contenir la matière de deux, cinq, dix fictions. Et qui, malgré ses excès, ou à travers eux, grâce à eux, captive et éblouit tant il regorge d’énergie, d’idées et de faits, de scènes précises comme des miniatures ou grandioses comme des symphonies, parfois même les deux à la fois.

| The Ministry of utmost happiness, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, éd. Gallimard, 538 p., 24 €.

Nathalie Crom

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